Bio Is The New Black #4 : Vampyroteuthis Infernalis 🐙 & épistémologie fabulatoire ⚗️

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Pour cet épisode de Bio Is The New Black, nous étions dans le studio d’enregistrement de l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse (IsdaT), accueillis par Claude Tisseyre, en compagnie du comédien Raphaël Caire. Nous avons produit cette fiction à partir d’une conférence-performance donnée lors du festival du poulpe édition 2019 à Marseille. Le texte de la fiction radiophonique a été co-écrit avec Anthony Masure. Ce podcast fait état d’une recherche effectuée dans les archives de Vilém Flusser à l’Université des arts de Berlin, nous vous livrons une fiction philosophique du théoricien des médias Vilém Flusser et de l’artiste para-naturaliste Louis Bec : Le Vampyroteuthis Infernalis. Ce projet n’aurait pas été possible sans la précieuse aide d’Anita Jori, chercheure superviseure de la Vilém Flusser archive.

Cette émission est diffusée sur radio FMR dans le programme CPU.

Edition écrite numérique du podcast : ici.

Dans cette release de CPU :

de l’épistémologie fabulatoire

des vampires des abysses

une histoire d’amitié

une performance les pieds dans l’eau

L'équipe aujourd'hui : Elise Rigot, Raphaël Caire, Claude Tisseyre et DaScritch

🎹 Musiques :

  • 1. Para One et Arthur Simonini, Bande originale du film La Jeune fille en Feu, (2019)
  • 2. Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short, Yumeji’s Theme (A cappella), (2018)
  • 3. Seu Jorge, Life On Mars ? (2005)

🌊 Fonds sonores de la création radiophonique :

🎚️FONDS SONORES chroniques :

📜 Documentation

Création radiophonique 📡

Vampy & Archives 🗄️

Louis Bec 👨‍🦳

Donna Haraway 👵

Introduction à la création radiophonique

Élancé, au bord du promontoire, tu t'apprêtes à hisser ton corps. Tu esquisses un premier plongeon. Bienvenue dans Bio is the new Black.

Dans cet épisode, j’aimerai te faire découvrir une création radiophonique. Cette fiction, je l’ai co-écrite avec Anthony Masure. Elle est inspirée d’un ouvrage : le Vampyroteuthis Infernalis de Vilém Flusser et de Louis Bec. Nous l’avons présenté une première fois lors du festival du poulpe les pieds dans l’eau, dans une piscine naturelle, au vallon des Auffes de Marseille.

La lecture est interprétée par un ami comédien, Raphaël Caire. Nous avons codé un mini-site mobile, à visionner en même temps que l’écoute, je te propose de te rendre sur l’adresse bit.ly/vampy-flusser sur ton téléphone mobile. Tu retrouveras cette information dans la description du podcast. Il n’y rien à faire : des contenus images et textes défileront automatiquement sur ton écran, tu peux slicer de droite à gauche.

Tu es prêt.e ? On y va, je t’emmène dans les abysses du vampyroteuthis infernalis.

Partie 1 : Création radiophonique

Texte de la fiction co-écrit avec Anthony Masure inspiré de l'ouvrage du Vampyroteuthis Infernalis de Vilém Flusser et Louis Bec

Partie 2 : Les archives de Vilém Flusser à Berlin

En Mai 2019 je suis partie à Berlin, dans les archives de Vilém Flusser. Anthony m’avait suggéré l’étude du vampyroteuthis, certainement un prétexte pour me faire aimer Flusser. Et les archives m’ont effectivement donné l’amour de la pensée et des essais de Flusser. Il faut s’imaginer ce travail de fouille, la recherche d’un texte inédit, qui donnerait de nouveaux éclairages sur le vampy ou même pour la communauté des Flusser Studies.

La pensée de Vilém Flusser est si tentaculaire, que ce que j’en ai ressorti est plutôt de l’ordre du trouble. On dit du « vampyroteuthis » qu’il est un ouvrage de fiction philosophique et c’est vrai. J’ai pour ma part, eu la sensation que le compagnon octopode servait à Flusser à décrire un monde possible, où sa vision de l’art, de la science, des technologies et des appareils prenaient une tournure toute autre.

J’ai aussi eu l’impression qu’il avait réussi le tour de force de donner un imaginaire du savoir qui serait différent : Quand on y réfléchit, comment étudier le poulpe ? Faut-il le ranger bien gentillement sur l’arbre de l’Évolution ? Ou ne faudrait-il pas plutôt penser en poulpe ? Au fond, Flusser nous amène à penser avec le vampyroteuthis, qu’est-il possible de penser avec lui ?

Ce point de vue de l’altérité, souvent attribué à la femme ou au robot, est ici celui d’un animal à l’époque méconnu. Pour autant, la dialectique dans la pensée de Flusser n’est pas si tranchée. Il n’y a pas soi versus l’autre. L’autre est plutôt notre miroir. Ce trouble m’habite depuis. Et si nous étudions la biologie, en pensant avec et depuis les organismes biologiques, depuis leur être-au-monde… Et si nous pensions l’écologie non pas comme une cartographie de la Terre mais comme l’addition de multiples expériences, diverses, complémentaires, hétérogènes, vécues depuis un point de vue particulier…

Je ne sais pas encore quoi en faire. Mais je sais que le vampyroteuthis et Donna Haraway dialoguent ensemble et veulent dépasser l’idée d’une science omnisciente, du point de vue de nulle-part, du point de vue de Dieu; une science puissante qui réduirait le vivant à un programme. Je sais aussi que pour Flusser, le programme n’est pas simplement informatique ou génétique. Il est une condition de notre monde. Nous vivons parmi les programmes, et cette vie ne doit pas nous devenir impossible. Voilà le trouble, rien n’est clair, et nous habitons nous aussi un épais nuage de plancton.

Il ne faut pas céder à l’anthropocentrisme, ou à la volonté d’une explication de la vie. Il ne faudrait pas, vois-tu, que nous tentions de donner un sens à tout ça. Cela n’a pas de sens : Seule la contingence arrive, seul ce que nous n’avions pas prévu est réel. Quand on se cogne dirait un autre.

Vilém Flusser a été philosophe, écrivain, journaliste, pionnier de la théorie des médias. Né à Prague dans une famille juive, il émigre vers le Brésil où il deviendra professeur de philosophie et de la communication. Également considéré comme artiste, il aura vécu toute sa vie en exil. Dans cet exil, tout est inhabituel, inhabitable, tout n’est qu’information, dans cet exil, il s’agit de créer ou périr. Voilà ce que nous dit Flusser dans un joli texte, Exil et créativité, que j'ai trouvé aux archives.
Dans cet éloge de l’exil, Flusser revient sur sa souffrance, souffrance selon lui, nécessaire à la création. Pour Flusser, quand on s’éloigne de la douceur des habitudes, quand la couverture des habitudes est violemment retirée, on découvre : tout devient montrable, monstrueux. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis plus de deux mois confinés dans nos intimités que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes depuis deux mois confinés dans nos intimités que nous ne connaissions plus. Nous en savons quelque chose, nous qui voyons avec une clarté brutale tout devenir si évident, si visible, si monstrueux : nos non-choix politiques, notre lâcheté, la sur-responsabilisation individuelle, la perte du collectif, et tant d'autres choses…

Voilà ce que fait l’exil : habiter en monstre octopodal. Flusser, dans le vampyroteuthis, nous plonge dans cette réalité de l’exil, réalité qui s’étendra bientôt à une grande partie de l’Humanité. Nous serons exilés de nos terres devenues inhabitables et des terres inhabituelles devront être habitées à nouveau, par du nouveau et par de la création. La créativité oblige à l’exil. Artistes, designers, philosophes, scientifiques, et tant d'autres allons chercher cet ailleurs, nous nous mettons en quête de cet exil, chaque chose nous devient nouvelle, perceptible d’une manière inédite. Mais nous savons aussi que nous vivons dans une époque rapide : tout change constamment ainsi que nous commencons par muter, nous aussi rapidement, à nous habituer à l'inhabituable, à l'inhabitable. Il nous faut rester des exilés.

Dans ces archives, des grands classeurs en carton épais noirs, rassemblent les essais écrits en anglais, en français, en allemand, en tchèque et en portugais.

Ces textes sont rassemblés selon un code. Et pour naviguer dans la pensée de Flusser, pour étudier le vampy, j’ai exploré ces codes : "dialogu", "creat", "tech", "immat”, "fenom", "future", "infor", "inters", "evolut", "nature",… . Si l’on dessine la cosmogonie du Vampyroteuthis, un diagramme liant ces différents termes nous apparaîtrait, comme une cartographie venue des abysses. Et elle viendrait nous glisser au creux de l’oreille des idées insidieuses d’un rapport au vivant, à la connaissance et au programme différent. Le diagramme, il faudrait imaginer en 3D et évoluant dans le temps, il se jouerait de nos concepts trop étroits, de notre rigide armoire où nous avons épinglé et classé les catégories de Mère Nature.

Dans les archives qui se trouvent dans l’Université des Arts de Berlin : des essais publiés ou sous forme de tapuscrits, des notes de cours et de conférences, des livres parfois jamais publiés, ni même traduits, ses agendas, sa correspondance, sa machine à écrire, ses photographies, sa bibliothèque de voyage… Tout ça… Tout ça est là…

J’ai la sensation de pouvoir manipuler la pensée d’un personnage qui ne considérait pas de sujet trivial pour la pensée, de la vache, à la prairie, de la théorie des médias, le design, la photographie, le bioart, des gestes. La pensée de Flusser fonctionne comme les couches d’un programme : une première surface, en apparence simple offre une image saisissable de sa pensée. Dans les autres strates apparaissent d’autres codes, d’autres lectures qui surgissent, d’autres informations qui codent pour une pensée en mouvement. Le geste de l’enfouissement.

Dans mon geste de chercher, la réalité prend de l’épaisseur. Elle s’empile en feuillets de tapuscrit. Elle s’empile en lettres et photographies personnelles, le vampy est là parmi nous, il n’est pas monstrueux, ne me fait pas peur.

Dans la création radiophonique que l’on vient d’entendre, le poulpe des abysse peut être perçu comme un appareil , nous permettant de filtrer notre monde de données, qui devient un monde intersubjectif et immatériel, à l’image de la pluie de plancton que le vampyre habite.
Le mouvement inverse est également possible : Comment la pensée des programmes de Flusser, incarnée dans l’être-au-monde, les gestes, celui du vampyroteuthis peut-elle nous servir de phare, un phare bioluminescent dans le moment du vivant que nous traversons aujourd’hui ? Moment du vivant car il faut bien remarquer l’instant étrange dans lequel nous sommes. Déjà « nous ne sommes pas le nombre que nous croyions être » ; les virus nous ne rappellent mais aussi, nous voyons bien que ces vivants avec qui nous cohabitons, il nous faut cesser de les objectiver, de les rendre si stupides et fonctionnels. Il nous faut arrêter nos stupidités.

En 1974, Flusser rencontre l’artiste para-naturaliste Louis Bec. Invités un été à Cabrières d’Aigues, près de Pertuis par Louis, Vilém et Edith Flusser s’installent dans la région. Robion est entouré de petits monts, situé dans le Vaucluse. C’est dans un paysage provençal aux odeurs de cerisier, d’olivier et de lavande que naît la fable du Vampyroteuthis. Dans les après-midi de discussions et de dialogues auxquelles Edith prenait part elle aussi, un monstre octopodal s’invite à la table.

Il devint un modèle pour une philosophie de l’Altérité, mais aussi un geste scientifique : de la généalogie à l’intuition en passant par la phénoménologie, Flusser s’attache à étudier le Vampy comme on pourrait s’attacher à étudier les vivants avec qui nous co-habitons.

Il faut dire que nous sommes dans un moment particulier, spécifiquement en France. Une école de la biologie moléculaire commence son existence : André Lwoff, Jacques Monod et François Jacob obtiennent le prix Nobel de médecine en 1965. Les trois chercheurs de l’Institut Pasteur ont découvert à travers le modèle de l’opéron que nos gènes ne sont pas exprimés de manière constante au fil du temps, mais qu’ils sont régulés très finement, pour répondre aux besoins de notre organisme. Derrière cette explication, Jacob écrira une histoire de la biologie sous le terme de programme, à l’image du programme informatique. François Jacob note ainsi que « dans le programme sont contenues les opérations qui [...] conduisent chaque individu de la jeunesse à la mort. [...] Tout n’est pas fixé avec rigidité par le programme génétique. Bien souvent, celui-ci ne fait qu’établir des limites à l’action du milieu. »

Plus précisément, la notion de notion de « programme » de l’hérédité est établie par l’école de la biologie moléculaire pour rendre compte d’une histoire de l’évolution, inscrite au cœur de chaque cellule, et permettant à chaque entité vivante de transmettre des informations à la génération suivante. S’opposant aux explications des mythes pour expliquer les phénomènes du vivant, Jacob décrit l’hérédité en termes d’informations, de message et de code. Pour autant, l’idée de programme elle-même est problématique.

« Un programme c’est un système où toute virtualité inhérente se réalise par hasard, mais nécessairement. Il est un jeu » nous dit Flusser. Le problème des programmes, c'est qu’ils font de nous des fonctionnaires : Il nous place dans la déresponsabilisation de nos actes, ils enlèvent le sens de notre travail pour faire de nous les rouages d’une machine plus vaste. Pour Flusser, le programme occidental contient en lui-même l’extermination de la vie : Auschwitz.

Flusser souligne la condition contemporaine, régie par les programmes : l’absurdité.

« Nous ne devons ni anthropomorphiser ni objectiver les appareils. Mais les atteindre dans leur concrétude idiote : celle d’un fonctionnement programmé par le hasard et pour le hasard. Dans leur absurdité. Nous devons apprendre à accepter l’absurde, si nous voulons nous libérer du fonctionnement. La liberté est concevable, désormais, comme jeu absurde avec des appareils absurdes. Comme jeu avec les programmes. Accepter que la politique est un jeu absurde, accepter que l’existence est un jeu absurde. C’est à ce prix douloureux que nous pourrons un jour donner un sens à nos jeux. Ou accepter la leçon le plus tôt possible, ou devenir des robots. Devenir des joueurs ou des pions. Des pièces du jeu ou des meneurs de jeu. »

( Vilém Flusser « Post-histoire » [1982], postface de Yves Citton, préface de Anthony Masure, Paris, T&P Work UNiT, 2019. Voir aussi : « Vilém Flusser : vivre dans les programmes », dossier des textes inédits rédigés en français dirigé par Yves Citton et Anthony Masure, Multitudes, no 74, avril 2019.)

Le programme est chez Flusser inséparable d’une pensée sur le vivant. On peut y trouver des traces dans le vampyroteuthis lui-même, dont la fable est écrite comme un appareil de pensée. La Nature, en tant qu’élément de l’imaginaire humain peut alors être reconfigurée, L’idée de nature est pour Flusser un mensonge. En effet, dans un ouvrage qu'il intitule « Natural:mente » (littéralement “la nature ment”), il évoque cette idée : Re-coder la nature, ne pas la voir comme une ressource, mais un milieu.

Entre les deux amis Louis et Vilém naît un monstre tentaculaire : le vampyroteuthis infernalis. Dans les archives, un entretien avec Anita Jori m’apprend l’histoire de ce livre. D’abord écrit en français, l’ouvrage sera édité pour la première fois en allemand, avec une quinzaine d’illustration de Louis Bec. Comme Flusser traduisait lui-même ses textes, il réécrivait en réalité tout l’ouvrage, de sorte qu’il faudrait lire tous les vampyroteuthis pour comprendre toutes les facettes de sa pensée. Puis, Flusser retravaille ce texte en portuguais et quelques passages en anglais. Ces textes restèrent dans les archives jusqu’à ce que Rodrigo Maltez Novaes s’attèlent à la traduction du dernier vampyroteuthis, écrit dans les dernières années de sa vie et maintenant disponible aux éditions Atropos. Tel un animal vivant, le Vampyroteuthis Infernalis en tant qu'ouvrage connaît chez Flusser plusieurs stade de mutation. Dans sa version la plus proche de nous, dans l’évolution taxonomique du Vampy, l’organisme biologique, animal, devient lui-même un appareil.

Partie 3 : Leçon d’épistémologie fabulatoire

L'artiste Louis Bec était président de l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste. Sa forme de savoir mêle la fiction et le réel : elle s’appelle l’épistémologie fabulatoire.

Avec Vilém Flusser, il nous incite à créer d'autres façons de voir la nature, des “para-natures”. Ce seraient des natures qui n'utilisent pas les mêmes méthodes que les sciences naturelles : elles utiliseraient « des méthodes parallèles à celle des [ces] sciences [...] , mais qui avancent dans d’autres domaines du réel ».

(Orthonature, Paranature Institut de recherche paranaturaliste,1978, édition limitée, Vilém Flusser

Dans une leçon d’épistémologie fabulatoire, la numéro 12, Louis Bec rend hommage à son ami Vilém Flusser récemment décédé (1991). Je vais vous en faire la lecture.

« Je vais tenter de relater, très rapidement, une énigme hypozoologique que je ne peux plus taire. Même si cette relation doit porter atteinte à ma belle réputation de zoosystémicien. Pour le faire de manière précise, je préfère lire ces quelques lignes, mon désarroi actuel risquerait de trahir la réalité des faits.

Je ne suis, comme vous le savez, qu'un modeste zoosystémicien, qui n'a fait aucun effort pour le devenir, car dès l'âge de 4 ans, j'ai su que je n'allais être qu'un artefact. Les faits qui vont suivre tendent à le prouver.

J'ai obtenu avec éclat mon diplôme de zoosystémicien. Ce diplôme m'a été décerné par l'Institut Scientifique de Recherche Paranaturaliste, Institut que j'avais pris soin de fonder quelques années plus tôt et dont je suis le seul diplômé et apparemment le seul président.

Mes maîtres m'avaient pourtant dit que ce diplôme me mettrait à l'abri des mésaventures qui vont suivre. Je profite donc de l'occasion qui m'est donné ici, pour rendre public des événements graves. Voici les faits : Depuis plus de 15 ans, Vilém Flusser et moi-même avons entamé un dialogue amical et ininterrompu. Rien d'extraordinaire à cela.

Durant ces années, nous avons coulé des jours heureux, engoncés dans la confortable et moelleuse complexité de nos propos.

Pourtant, un jour, c'était un samedi, je crois, un objet de forme "céphalopodique" s'est matérialisé tout à coup au centre de notre discussion. Cet objet s'est mis à évoluer dans notre espace "d'entre deux", avec une certaine arrogance et une certaine désinvolture, qui me font encore frémir. J'ai longtemps pensé, que j'avais été le seul à observer les évolutions de ce céphalopode. J'ai même cru qu'il faisait parti de ce type d'hallucinations qui se produit quand la pensée atteint de très hauts sommets. Le premier moment de surprise passée, et comme Vilém Flusser ne semblait pas affecté par ce phénomène, je n'ai pas daigné en parler, notre propos développait des axes tellement plus profonds et essentiels pour l'avenir du monde.

Combien de temps ce céphalopode évolua-t-il dans notre circonstance, je ne saurais le dire, car ce genre d'organisme a la propriété de devenir translucide par mimétisme, surtout dans le flot cristallin de la pensée. De plus il est doté de moyens de locomotion multiples et se déplace avec la fulgurante rapidité des flux neuroniques.

Il faut reconnaître qu'il n'eut jamais l'outrecuidance de répandre entre nous cette ancre noire qui brouille la vue, masque la présence et macule les idées. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi, dans l'oubli de cet événement.

Notre dialogue amical et ininterrompu se poursuivit.

Par malheur, un jour, ce moment ne s'effacera jamais de ma mémoire, Vilém Flusser me montra triomphalement un texte qu'il venait d'écrire. Ce manuscrit avait pour sujet le Vampyrotheutis Infernalis, un céphalopode évoluant dans les grandes profondeurs des océans. Je me souviens de cette première lecture. Lecture toujours difficile, car Vilém Flusser qui parle des nouvelles technologies avec une rare intelligence, emploie une machine à écrire de l'après-guerre. De plus la version papier pelure et ruban bleu fatigué, déstabilisait ma lecture, comme les chromatophores irisés et changeants de la peau du Vampyrotheutis Infernalis.

Ses tentacules par ses ventouses syntaxiques aspiraient le peu de sens qui me restait. Les images de celui-ci s'imposèrent à mon esprit avec une incroyable force. Je fus convaincu tout-à-coup qu'il n'avait jamais disparu, qu'il s'était installé entre nous, d'une manière constante durant de longues années. Il avait continué à se déplacer et à croître dans la profondeur abyssale de nos concepts, sans que nous nous en doutions, se fortifiant vampyromorphiquement et infernalement de l'énergie de notre pensée. Au point d'avoir phagocyté l'esprit de Vilém à son insu. Je fus obligé de constater, avec effroi, que le mien l'était très probablement aussi.

Il y a trois ans maintenant, deux jeunes et fringants éditeurs allemands, en plongeant dans les tiroirs du bureau de Vilém Flusser, avec les scaphandres autonomes propre à cette corporation, renflouèrent ce texte et décidèrent avec une belle insouciance de l'éditer. Il me fut demandé de présenter certaines facettes de ce Vampyrotheutis Infernalis. Je fus amené, sous domination céphalopodique, à mettre à l'exercice une prolifération cladiques, proposant certaines bases d'une éthologie de la prédation chez les Vampyromorpha et les aspects morphogénétiques qui en découlent.

Ainsi plusieurs comportements très amicalement prédateurs me furent imposés:
• La prédation par les pouvoirs fascinatoires des messages bioluminescents, pouvant constituer les éléments d'une Teuthotheologie.
• La capture des proies, au moyen d'émission de substance gélatineuse, permettant de les façonner au plan formel, comportemental, social et idéologique et de viser une approche hypostereorheomatique.

• La prédation par des attitudes comportementales séductiformes et par des émissions de phénomènes vibratoires zoosémiotiques, facilitant la saisie d'un vivant au moyen d'organes spécialises.

• La prédation par la constante transformation hypocrisique provoquant des désarrois et des dérèglements métaboliques chez les proies.

Je vis maintenant, sous l'emprise du grand doute hypozoologique. Aucun zoosystémicien consciencieux, de toute l'histoire de l'Upokrinoménologie, ne s'est trouvé sous une telle pression épistémologique. Il apparaît que le Vampyrotheutis Infernalis comme tous les autres Vampyromorpha d'ailleurs, est une chimérisation émergeant des dessous troublants de l'amitié. Qu'il est la concrétion céphalopodique d'un dialogue. Qu'il est une chimérisation, non de l'assemblage ou du collage occasionnel, mais d'un bien curieux clonage. La présence de trois coeurs caractéristiques de cet organisme, ainsi que la ruse par laquelle il a su avaler sa coquille au cours des siècles, pour passer de l'obscurité à la transparence, en donne la preuve.

Le zoosystémicien doit en tirer les conséquences :

1) Les céphalopodes, qui constituent la plus grande part de la biomasse dans le monde, seraient le produit d'une zoologie mentale et épiphanique élaborée artificiellement, une zoologie colloïdale et fictionnelle de l'interface communicatoire.

2) L'embranchement des céphalopodes serait la matérialisation d'une morphogénétique envahissante et tentaculante, substitut vivant des tentatives désespérées de l'espèce humaine pour purifier idéalement ses comportements relationnels et locutoires.

3) Enfin, le plus grave. Les zoologistes en considérant les céphalopodes comme des animaux communs et en plaçant leur embranchement dans la classification zoologique ont donné la preuve évidente qu'ils n'avaient jamais eu d'amis, même parmi les bêtes et qu'ils ont vécu sans pieuvres d'amitié.

Depuis, le zoosystémicien tente d'éviter de tomber dans le piège darwinien de l'authentification classificatoire du zoologisme objectif, il modélise systématiquement, lui-même, avec vigilance, ses propres bestioles céphalopodiques. »

L’artiste paranaturaliste Louis Bec enseignait à l’école des Beaux Arts d’Aix en Provence où il supervisera notamment une grande exposition Le vivant et l’artificiel qui explorait tout azimut toutes les facettes de ce couple vivant/artificiel conçue, pour le festival d’Avignon en 1984. Il y avait dans cette exposition, un amoncellement d’objets selons différents modèles : scientifiques, biotechnologiques, artistiques, et ils se côtoyaient : ils créaient un chaos. Ce bruit déstabilisait, tout devienait vivant et à la fois artificiel. Il paraît que les étudiants des Beaux Arts n’eurent pas cours cette année là pour se consacrer à ce projet.

Que se passerait-il aujourd’hui si l’on se reposait ces questions avec des étudiants ? Et qu’on l’on monte une autre genre d’exposition, fouillies, remplies, qui ne serait pas lisse, et dont les clefs de lecture ne seraient pas données à l'avance. On ferait participer celui qui voit, on l'inviterait à notre pensée. Geste de partager.

Donna Haraway après le vampy

Parmi les esprits poulpesques qui peuvent nous animer, nous aimerions terminer par Donna Haraway, qui nous invite à rester dans le trouble. Ce trouble, c’est celui d’un savoir, d’une science qui ne sera jamais omnisciente, mais toujours située. Ce trouble est une chance, car depuis ce point de regard qui est aussi point de non vision, nous pouvons agir sur le monde et proposer un savoir responsable, du moins plus responsable. Haraway nous invite au marginal, à l'hétérogène, au multiple, à ce qui est partiellement compris, pas encore traduit. Le monde qui nous entoure n’est alors pas vu comme une ressource à cartographier mais un sujet actif. Ce monde devient un « encodeur filou avec lequel nous devons apprendre à parler. » ( Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey & Nathalie Magnan, Paris, EXILS éditeur, 2007, Savoir Stiué p.135)

J'espère que nous aurons un peu appris à parler avec le Vampyroteuthis Infernalis, et que nous pourrons suivre d'importantes petites phrases que j'aimerais vous dire ici :

« It matters what matters we use to think other matters with; it matters what stories we tell to tell other stories with; it matters what knots knot knots, what thoughts think thoughts, what descriptions describe descriptions, what ties tie ties. It matters what stories make worlds, what worlds make stories »

Il importe les pensées avec lesquelles nous pensons d’autres pensées.

Il importe les histoires avec lesquelles nous racontons d’autres histoires.

Il importe quels nœuds nouent d’autres nœuds, quelles pensées pensent les pensées, quelles descriptions décrivent les descriptions, quels liens lient les liens.

Il importe quelles histoires font les mondes et quels mondes font des histoires.

(Donna Haraway, Staying with the Trouble Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016.)

Il nous manquait de relire l’histoire du Vampyroteuthis Infernalis. Voilà chose faite.

Pour cette release de la série Bio is the new black, l'équipe est composée de :

  • Elise Rigot, Chief Writer Officer
  • DaScritch, Chief CPU Officer
  • Anthony Masure, Chief Researcher Officer
  • Raphaël Caire, Chief Storyteller Officer
  • Claude Tisseyre, Chief Sound Officer

La release a été shippée avec les moyens techniques de CPU, de Bio is the new black et du studio de l’isdaT — institut supérieur des arts de Toulouse.

La version anglaise de la création radiophonique est disponible ici.

Разделы

1. Paillasse du design : Introduction à la création radiophonique sur le vampy (00:01:13)

2. Légende : Notre monde vampyroteuthique (00:02:25)

3. ♪ Para One et Arthur Simonini - Bande originale du film La jeune fille en feu (00:24:46)

4. Feedback : Les archives de Vilém Flusser à Berlin (00:28:09)

5. ♪ Shigeru Umebayashi, Grace Davidson, Nigel Short - Yumeji’s theme (a cappella) (00:41:30)

6. Légende : Leçon d’épistémologie fabulatoire (00:44:19)

7. ♪ Seu Jorge - Life On Mars (00:53:03)

8. Paillasse du design : Donna Haraway après le vampy (00:57:44)

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